Pourquoi je ne veux plus filmer pour rien
Il suffit d’ouvrir son téléphone pour comprendre. On n’a jamais autant filmé, jamais autant monté, jamais autant publié…. Et pourtant, jamais autant oublié.
Quelques secondes à peine, et déjà les images s’enchaînent.
Une vidéo en remplace une autre, puis une autre encore. Des visages, des lieux, des messages, des musiques. Tout défile, sans véritable début ni fin. On ne sait même plus très bien ce qu’on vient de regarder, ni pourquoi on s’est arrêté là.
On scrolle par réflexe plus que par envie.
On regarde plus qu’on ne voit.
On consomme plus qu’on ne retient.
Et dans ce flux continu, quelque chose m’interpelle de plus en plus : la vitesse à laquelle tout disparaît.
Jamais nous n’avons autant filmé.
Jamais nous n’avons eu autant de moyens techniques, autant de formats, autant de plateformes pour diffuser.
Et pourtant, rarement les images auront été aussi éphémères.
Elles naissent le matin, vivent quelques heures, puis s’effacent dans le bruit général. Comme si leur rôle n’était plus de raconter, ni de transmettre, mais simplement d’occuper l’espace un instant avant de laisser la place aux suivantes.
Je fais partie de ce mouvement
Filmer, monter, produire des images, c’est mon métier. C’est même ce que j’aime profondément : observer, capter, raconter ce qui se joue chez les autres. Pendant longtemps, la question ne s’est pas posée autrement. Il fallait produire, répondre aux besoins, suivre les usages.
La demande de contenus n’a cessé d’augmenter, et avec elle le rythme.
Plus court.
Plus rapide.
Plus fréquent.
Et sans vraiment m’en rendre compte, je me suis retrouvé moi aussi embarqué dans cette mécanique de production permanente. Une machine qui ne s’arrête jamais vraiment, qui réclame toujours plus d’images, toujours plus de formats, toujours plus d’attention.
Mais à force de produire, une forme de fatigue s’est installée.
Pas une fatigue physique.
Une fatigue plus diffuse. Plus intérieure.
La sensation de fabriquer parfois des images vouées à disparaître presque aussitôt qu’elles existaient. Des vidéos efficaces, oui. Mais dont il ne restait rien quelques jours plus tard. Pas de trace, pas de mémoire, pas d’impact réel.
Simplement du passage.
C’est là qu’une question a commencé à s’imposer, doucement mais durablement.

Pourquoi filmer ?
Pas techniquement.
Pas commercialement.
Humainement.
Pourquoi utiliser cette puissance narrative-là… si c’est pour qu’elle se dissolve instantanément dans le flux général ?
La vidéo est un outil immense. Elle peut documenter une époque, préserver des gestes, transmettre des savoir-faire, rendre visibles des réalités invisibles. Elle peut créer de la mémoire là où il n’y avait que du présent.
Alors pourquoi l’utiliser uniquement pour produire de l’oubliable ?
Cette réflexion a marqué une bascule dans ma manière de voir mon métier.
Je ne ressens plus l’envie de filmer pour alimenter le bruit ambiant.
Je ressens l’envie de filmer pour donner de la valeur à ce qui en manque.
Filmer le sport amateur, par exemple. Celui qui fait vivre des villages, des quartiers, des générations entières loin des caméras principales. Filmer ces clubs, ces bénévoles, ces éducateurs qui construisent bien plus que des performances : du lien, de l’engagement, du collectif.
Filmer aussi celles et ceux qui nourrissent autrement. Les producteurs, les cuisiniers, les artisans du goût qui travaillent le vivant avec respect, patience et humilité. Des démarches souvent discrètes, mais profondément essentielles.
Filmer les savoir-faire.
Les territoires.
Les initiatives locales.
Tout ce qui construit, lentement, le monde de demain sans forcément chercher la lumière.
Mettre la vidéo au service de l’utile, ce n’est pas refuser la modernité ni rejeter les nouveaux formats.

C’est simplement redonner une intention à l’acte de filmer.
Se demander, avant d’appuyer sur “rec”, si l’image que l’on s’apprête à créer va seulement occuper l’espace… ou réellement apporter quelque chose.
Est-ce qu’elle va transmettre ?
Préserver ?
Inspirer ?
Relier ?
Ou est-ce qu’elle va disparaître dans quelques heures, remplacée par une autre, puis une autre encore ?
Je continue de produire, bien sûr.
Mais avec un regard différent.
Je cherche moins le volume que la justesse.
Moins la performance que la résonance.
Créer des vidéos utiles, pour moi, c’est créer des images qui servent un projet plus grand qu’elles. Des images qui accompagnent une démarche, qui valorisent un engagement, qui documentent une réalité qui mérite d’être vue et retenue.
C’est accepter que toutes les images n’ont pas la même valeur.
Et que certaines méritent qu’on leur consacre plus de temps, plus d’attention, plus de soin.

Dans un monde saturé de contenus, ralentir n’est pas un recul.
C’est un choix.
Le choix de filmer moins, peut-être. Mais de filmer mieux.
Le choix de participer, à son échelle, à construire une mémoire plutôt qu’un flux.
De capter ce qui restera quand les tendances seront passées.
De raconter ce qui compte encore quand le scroll s’arrête.

Ce journal de bord naît aussi de cette intention.
Partager les projets utiles que je rencontre.
Raconter les personnes que je filme.
Documenter les réflexions qui traversent mon métier et ma manière de voir le monde.
Pas pour ajouter du bruit supplémentaire.
Mais pour essayer, modestement, de remettre du sens dans les images que je produis et dans celles que je choisis de ne plus produire.
Léo JADAUD ©