Le jour où j’ai commencé à refuser certains projets
Je me souviens très bien de ce projet. Sur le papier, tout était séduisant. Le brief était clair, le budget cohérent, l’organisation fluide. Une production classique, comme j’en avais déjà fait beaucoup, rien qui ne sorte vraiment du cadre.
Et pourtant, dès les premiers échanges, quelque chose me dérangeait. Ce n’était pas au point de refuser immédiatement, mais c’était difficile à formuler.
En gros, le projet consistait à produire une série de contenus vidéos pour valoriser l’engagement soi-disant “ responsable ” d’une marque. On parlait d’impact, de transition, de valeurs… Les mots étaient justes et le discours bien construit.
Mais plus j’avançais dans les discussions, plus un décalage apparaissait.
Un décalage terrible entre ce qui était raconté… et ce qui existait réellement. Les images que l’on me demandait de produire devaient incarner une démarche vertueuse. Montrer des engagements, des actions, une vision durable.
Sauf que, dans les faits, tout était superficiel… Cosmétique. C’était pensé pour l’image avant d’être pensé pour le fond, car derrière, l’impact de cette entreprise sur l’environnement, entre autre, était énorme.
On ne me demandait pas de documenter une réalité.
On me demandait de fabriquer une perception.
Et c’est là que la tension est apparue.
Parce que techniquement, je pouvais le faire. Je savais même exactement comment le faire. Trouver les bons angles, la bonne lumière, les bons mots, les bons plans. Rendre crédible ce qui, au départ, l’était assez peu.
C’est aussi ça, le pouvoir de la vidéo : elle peut sublimer le réel… ou le maquiller.
Après tout, ce n’était pas un projet scandaleux. Rien d’illégal. Rien de choquant. Juste une opération de communication comme il en existe des milliers.
Mais plus j’y pensais, plus une sensation persistait : celle de participer à quelque chose qui sonnait faux.
Pas totalement mensonger.
Mais profondément creux.
Une forme de greenwashing visuel.
Produire des contenus qui allaient donner l’illusion d’un engagement, sans que celui-ci ne soit réellement incarné sur le terrain.
Et pour la première fois, ça m’a mis mal à l’aise.

Filmer, ce n’est pas seulement produire des images. C’est choisir ce que l’on montre. Ce que l’on valorise. Ce que l’on rend visible.
Accepter ce projet, c’était cautionner un récit que je ne trouvais pas juste.
Refuser un projet quand on est indépendant n’est jamais anodin. On pense immédiatement au manque à gagner, au planning, aux portes que l’on ferme peut-être.
Mais très vite, un calme s’est installé.
La sensation d’avoir posé une limite. D’avoir protégé quelque chose de plus important que le chiffre : la cohérence entre ce que je filme… et ce que je crois.
Ce refus a changé quelque chose dans ma manière de regarder mon métier.
J’ai compris ce jour-là que toutes les images ne se valent pas. Et que la vidéo pouvait autant servir des projets sincères… que maquiller des démarches encore vides de fond.
Depuis, je fais plus attention.

Je ne regarde plus seulement un brief, un budget ou une diffusion. Je priorise l’écart entre le discours et la réalité.
Et quand cet écart est trop grand, la caméra devient, pour moi, le mauvais outil.
Parce qu’elle amplifie, elle embellit, elle crédibilise. Et c’est précisément pour ça qu’elle doit être utilisée avec responsabilité.
Refuser certains projets, au fond, ce n’est pas refuser de travailler. C’est refuser d’utiliser l’image pour raconter des histoires auxquelles on ne croit pas vraiment.
Léo JADAUD ©